Contribution de Vincent FERRY pour l'inclusion professionnelle

Portrait de Vincent FERRY

Entrepreneur français. Devenu tétraplégique à la suite d’un accident de moto survenu en mars 2008, il a continué à développer et diriger lui-même son entreprise « Clair de Lorraine » jusqu’à sa revente en mars 2017. Il a publié la même année « La force de se relever », un ouvrage dans lequel il raconte son parcours atypique.

Quand je me suis retrouvé sur mon lit d’hôpital et qu’on m’a dit que j’avais perdu l’usage de mon corps, ma première réaction a été de vouloir tout lâcher. J’ai donc d’abord cherché à vendre mon entreprise car cela paraissait inimaginable de continuer à la diriger dans ces conditions. C’était déjà compliqué alors avec un handicap aussi lourd... ça me paraissait insurmontable.

Très vite cependant, j’ai eu la conviction profonde qu’il ne fallait pas abandonner. Il y avait ma situation personnelle mais aussi les quarante familles qui dépendaient de ma société et que je ne pouvais pas abandonner. J’ai donc organisé ma chambre d’hôpital comme un bureau et j’ai décidé de parler à mes employés par vidéos interposées. Je leur ai exprimé ma volonté de continuer en leur demandant d’être mes bras et mes jambes. Il s’est alors passé quelque chose d’extraordinaire : ils ont décidé de tous se lancer avec moi dans l’aventure. J’ai dû complètement revoir ma manière de travailler. Mon accident m’a rendu très fatigable. J’ai été forcé de réduire le nombre de réunions et de les rendre les plus efficaces possible. Il a aussi fallu que je change radicalement ma méthode de management. Je suis passé d’un management très vertical à un mode totalement libéré. Les bénéfices de ce nouveau système ne se sont pas fait attendre : 8 ans plus tard, nous avons doublé notre chiffre d’affaire et la société compte désormais 80 salariés.
J’ai très vite compris que l’entreprise pouvait aussi être un lieu de rééducation.
Aujourd’hui je me bats pour que les personnes handicapées ne baissent pas les bras et continuent, dans la mesure du possible, à exercer un travail. C’est en effet un vecteur d’intégration indispensable. Il ne peut y avoir d’épanouissement en dehors du lien social. Etre handicapé, c’est être seul alors qu’on a plus que jamais besoin des autres. En ce qui me concerne, j’ai très vite compris que l’entreprise pouvait aussi être un lieu de rééducation. L’intuition qui a guidé ma démarche, c’est que je pouvais, grâce au handicap, bénéficier d’une vie meilleure. J’ai été conduit à réorganiser complètement mes priorités. Travailler moins, mais mieux.

Sur la question de l’emploi des personnes handicapées j’ai un double point de vue. Je suis en effet à la fois employeur et handicapé.

Mon handicap me rend susceptible de comprendre la situation des personnes handicapées cherchant à se faire embaucher et ma position de chef d’entreprise me fait saisir les freins et leviers du point de vue de l’employeur. C’est encore tellement compliqué aujourd’hui !

La peur des personnes handicapées est le premier frein à l’emploi. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que quand j’étais valide je n’étais pas particulièrement sensible au sort des personnes handicapées. Mais d’abord parce que j’en avais peur… Je me rappelle qu’une fois un jeune en fauteuil roulant était venu en entretien d’embauche. Je n’avais pas su comment réagir : j’avais commencé par me demander s’il n’y avait pas des structures spécialisées pour ces personnes. Toujours ce réflexe de séparation, de cloisonnement alors que seule l’inclusion peut être vectrice d’épanouissement. On n’inclut pas assez et surtout pas assez tôt. Si j’avais été en classe petit avec des enfants en fauteuil, peut être que cela aurait changé mon regard.
L’inclusion se joue sur deux champs : le politique et le culturel
Plus tard, j’ai recruté un jeune qui avait eu un accident de moto. Il était aphasique, c’est à dire que son cerveau fonctionnait parfaitement sauf qu’il était enfermé dans son corps, incapable de communiquer. Ce fut une expérience extraordinaire. Je peux vous assurer que cela permet à ses collègues de relativiser leurs petits problèmes du quotidien : ça force le respect.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que la finalité d’une entreprise reste d’abord la rentabilité économique. Or, si l’on se place dans cette perspective, il apparait clairement que l’emploi de personnes en situation de handicap peut s’avérer financièrement bénéfique. Leur présence fédère et motive les autres salariés qui se trouvent stimulés par leur capacité de travail et de résilience. Autre frein à l’inclusion professionnelle des personnes handicapées : les dirigeants d’entreprise sont souvent effrayés à l’idée de devoir transformer intégralement leurs structures pour accueillir des salariés handicapés. Alors même qu’il existe des solutions de bon sens qui sont à portée de main. Et le bon sens ne coûte rien. La simple entraide des salariés, l’optimisation des locaux, ajoutée à la souplesse des dirigeants permettent de dépasser bien des difficultés.

Il faut aider les valides à se mettre dans la peau de personnes handicapées pour vraiment comprendre leurs besoins. L’objectif est qu’elles soient embauchées non pas pour la communication ou pour l’image de marque mais pour la plus-value que cela peut représenter pour l’entreprise.

D’autre part, les bénéfices en termes d’épanouissement et d’intégration sociale pour la personne handicapée employée sont sans commune mesure. Il faut tout mettre en oeuvre pour que les personnes handicapées ne soient pas assignées à résidence.

En définitive, l’inclusion se joue sur deux principaux champs. Le champ politique d’abord : il faut, pour une représentativité réelle, que des personnes handicapées puissent s’engager politiquement. Des députés ou des ministres en situation de handicap pourraient réellement faire bouger les lignes.

Le champ culturel est aussi essentiel car c’est là que se jouent les changements de mentalités. Un simple film comme « Intouchables » a transformé le regard de millions de Français. Les gens ont compris que le rire était le meilleur moyen de dédramatiser le handicap pour pouvoir le regarder en face. J’ai ainsi pu établir une relation totalement décomplexée avec mes salariés sur la question. Nous voulons être considérés comme des personnes normales, or dans un rapport social normal, la gêne n’est pas omniprésente.

En nous appuyant sur ces deux leviers, le culturel et le politique, nous pourrons oeuvrer efficacement à la construction d’un monde du travail plus inclusif.