Contribution de Vanessa FRANCOIS pour l'inclusion professionnelle

Portrait de Vanessa FRANCOIS

Alpiniste installée à Chamonix. Infirmière de formation, elle devient paraplégique à la suite d’un accident de montagne en 2010. Elle n’a jamais cessé de poursuivre sa quête de nouveaux défis autour du globe, atteignant en équipe les sommets d’El Capitan (Yosemite) et le Grand Capucin (Massif du Mont-Blanc) ou réalisant une expédition en ski de fond au Groënland.

L’inclusion me fait penser aux notions de différence et d’unité. D’un côté la différence qu’il peut y avoir entre vous qui disposez probablement de l’usage de vos deux jambes et moi qui en suis privé. De l’autre, l’unité qu’il y a entre nos deux personnes : nous appartenons à la même espèce, vivons dans le même pays, dans la même société et avons certainement des centres d’intérêt commun. Néanmoins cette unité est parfois menacée par des barrières qui empêchent les gens de vivre vraiment ensemble. Je pense, par exemple, qu’un des freins majeurs à l’inclusion des personnes handicapées dans la société en général et dans le monde du travail réside dans la question de l’accessibilité. Ce n’est pas un constat original mais le fait est que c’est un problème toujours actuel. Il n’est pas possible de se sentir appartenir pleinement à une société et en être acteur si l’on ne peut pas l’habiter, en partager les lieux de vie. Le contraire de l’inclusion, c’est l’exclusion qui passe par la marginalisation. Elle se manifeste souvent de manière littérale par le cantonnement aux marges, loin de là où la société prend vie. Pour les personnes handicapées, les barrières symboliques qui délimitent la frontière entre le centre de la société et sa marge sont bien souvent très réelles. Un exemple récent me vient à l’esprit : je me suis rendu dans un restaurant à Chamonix ; qui sortait d’une période de réfection. D’importants travaux ont été effectués dans tout le bâtiment. Malgré cela, on trouve une marche d’une hauteur de 25 cm à l’entrée qui complique voire empêche l’accès au restaurant aux personnes en fauteuil. C’est un exemple concret des barrières que j’évoque. Je trouve cela regrettable qu’on puisse encore être confronté à ce type de problème après tout le travail de réflexion sur la place des personnes handicapées dans la société effectué ces dernières années. Ce qui est valable pour la société dans son ensemble vaut bien entendu pour le monde du travail dans lequel on trouve les mêmes freins.

Mon métier d’origine est celui d’infirmière. Je ne pouvais pas reprendre cette activité, étant moi-même dans une situation demandant de nombreux soins. J’ai eu par la suite quelques soucis de santé qui m’ont empêchée d’envisager de retravailler. Pour l’instant, je ne me suis donc pas vraiment confrontée au monde de l’emploi mais je pense que ce serait possible si je trouvais un emploi qui soit compatible avec mon handicap. Il y a selon moi trois conditions majeures qui favoriseraient cela. La première, évoquée plus haut, c’est l’accessibilité des locaux. La deuxième, c’est l’adaptation du rythme de travail aux contraintes liées au handicap des personnes concernées : fatigue plus rapide, besoins de soins réguliers, etc. La troisième, ce serait le fait que mon travail soit jugé de la même manière que celui des autres salariés, qu’on parvienne à sortir d’une relation qui soit uniquement dans la compassion.
Sortir d’une relation qui soit uniquement dans la compassion.
J’ai pu expérimenter cela lors des différents défis sportifs que nous avons relevés avec mes amis depuis mon accident. Le fait que je puisse faire de l’alpinisme malgré ma situation de handicap a suscité un intérêt particulier. On ne peut pas faire abstraction de quelqu’un qui se déplace en fauteuil. Cette attention est, bien sûr, très généralement bienveillante, mais elle est souvent teintée de compassion, d’interrogation, de peur ou encore de curiosité. Ce qui est intéressant avec le fait de faire du sport et de relever des défis que beaucoup de personnes valides ne relèveraient pas, c’est qu’alors on suscite plutôt de l’admiration et des sentiments positifs propices à un dialogue rééquilibré avec les personnes valides. Est-ce que cela a amélioré mon inclusion dans la société ? Peut-être, mais je n’ai pas relevé ces défis sportifs dans le but de m’inclure mieux dans la société. J’étais une alpiniste avant mon accident, passionnée par la montagne, je le suis restée après. C’est ma passion qui m’a conduite à continuer, et le soutien de mes amis. J’ai voulu faire que mon handicap ne tue pas ce qu’il y a au plus profond de mon être : l’amour des sommets. Je suis restée moi-même. C’est d’ailleurs peut-être un des moyens de favoriser l’inclusion professionnelle des personnes handicapées : se concentrer sur ce que ces personnes savent et aiment faire plutôt que de se limiter à ce que leur handicap leur permet de faire.
Se concentrer sur ce que ces personnes savent et aiment faire plutôt que de se limiter à ce que leur handicap leur permet de faire.
Le sport est un bel outil d’inclusion par ailleurs. Il faudrait développer le sport entre les valides et les personnes en situation de handicap. Je trouve dommage de séparer les gens en fonction de la possession plus ou moins élevée qu’ils ont de leurs facultés physiques ou mentales. Le sport devrait être un trait d’union entre les valides et les personnes en situation de handicap. Le handisport reste absolument nécessaire, bien sûr, ne serait-ce que parce que ce n’est qu’avec des structures spécialisées que l’on peut apprendre aux personnes handicapées à pratiquer un sport adapté. Mais je pense qu’il faut développer la pratique du sport mixte entre valides et handicapés. Pas simplement avec des bénévoles ou des travailleurs sociaux mais aussi avec des véritables sportifs valides qui font cela par amour de la discipline.

C’est ce que j’ai fait lors de mes ascensions avec mes amis. Ma présence rendait le défi encore plus difficile à relever pour eux et donc d’une certaine manière plus intéressant. Je tiens d’ailleurs à souligner que la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade ne distingue pas les personnes valides ou handicapées parmi ses licenciés. Le principe est de considérer que toute personnes grimpant une montagne pratique l’escalade, qu’il lui manque une faculté physique ou psychique ou pas. Cela me semble très positif. Il faut décloisonner le monde des personnes handicapées et celui des valides. Côtoyer des personnes handicapées, avoir des activités avec elles, permet de guérir la peur que provoque le handicap et qui rejaillit malheureusement sur celui qui en est atteint. Les gens ont peur du handicap en tant que tel mais surtout de ne savoir comment se comporter, de dire ou de faire quelque chose de blessant. Être face à une personne handicapée c’est être face à une faiblesse. C’est être renvoyé à sa propre faiblesse. Cela inquiète. J’ai une amie dont le fils est infirme moteur cérébral. Une infirmité qui peut se manifester par des symptômes forts et déroutants pour les gens qui y sont confrontés. C’est frappant de constater que les gens ne font pas vraiment attention à lui quand il est seul ou avec sa maman. En revanche, quand il est avec son chien d’accompagnement, les gens vont caresser le chien et entament le dialogue. Animal familier et apprécié de la plupart des gens, le chien joue, là, ce rôle de trait d’union. C’est ce genre de « passerelles » entre les personnes valides et les personnes handicapées qu’il me semble important de développer si l’on veut améliorer l’inclusion.
Côtoyer des personnes handicapées, avoir des activités avec elles, permet de guérir la peur que provoque le handicap et qui rejaillit malheureusement sur celui qui en est atteint.