Contribution d'Inès DE LA FRESSANGE pour l'inclusion professionnelle

Portrait d'Inès DE LA FRESSANGE

Mannequin mais aussi créatrice de mode, femme d’affaires, et écrivaine. Elle est également l’ambassadrice de la maison parisienne de souliers Roger Vivier et directrice artistique de sa marque éponyme Inès de la Fressange Paris.

Inclure n’est pas seulement intégrer. Au même titre qu’une robe de couturier n’est pas seulement conçue pour recouvrir le corps. Mais pour mettre en valeur une silhouette et une personnalité. Avec subtilité, avec exigence, avec créativité. Et surtout sans préjugés. Ils constituent, à mon sens, les principaux freins au changement. Nous avons tous été les témoins d’amalgames, d’idées préconçues sur la différence. Je garderai toujours en mémoire un exemple précis lié à mon enfance. Une amie de ma mère était handicapée moteur, et la majorité des personnes qu’elle rencontrait imaginaient instantanément qu’elle était aussi handicapée psychique… Alors que son cerveau fonctionnait bien mieux que la moyenne. Petite fille, j’ai appris à faire la distinction, à ne pas porter un jugement hâtif sur les autres. Cet enseignement a forgé le regard que je porte sur le monde. En ce sens, l’éducation dès le plus jeune âge, a un rôle central à jouer. Elle reste la meilleure arme pour apprendre à poser un regard juste sur la différence et poursuivre l’élan puissant qui anime déjà notre société.
La mode n’aime pas ce qui est « normal ». Elle se nourrit de singularité, transforme le particulier en classique. La « faiblesse » en beauté.
Car les mentalités évoluent. Et je suis persuadée que la mode y participe. Elle aide à bouleverser, à faire progresser les représentations collectives. Qui a fait exploser les canons de la beauté ? Qui a montré en premier des femmes aux cheveux courts, des femmes habillées en costume pantalon, des personnes tatouées, des personnes transgenres, des petites, des rondes, des femmes plus âgées ? La mode n’aime pas ce qui est « normal ». Elle se nourrit de singularité, transforme le particulier en classique. La « faiblesse » en beauté.

En ce sens, je ne crois pas aux vertus des discriminations positives. J’ai l’intime conviction que tous les êtres humains veulent être Cela devient son essence. Le handicap devient de la même manière la définition de la personne qui le porte. C’est absurde. On devrait mettre en place des situations où les personnes handicapées se laissent voir d’abord comme des personnes, et dans lesquelles leur handicap n’intervient plus, où la focalisation se fait uniquement sur ce qu’elles pensent, ce qu’elles font. Un jeu de langage et d’image, donc, pour faire évoluer peu à peu les consciences. La mode n’aime pas ce qui est « normal ». Elle se nourrit de singularité, transforme le particulier en classique. La « faiblesse » en beauté. 20 21 considérés pour leur talent et leurs compétences, ne pas être regardés avec crainte ou charité. La mode fourmille d’exemples révélateurs. J’ai travaillé avec Issey Miyake, le célèbre styliste japonais. Enfant, suite à l’explosion atomique d’Hiroshima, une maladie osseuse l’a laissé entre la vie et la mort. Mais jamais je ne l’ai entendu évoquer son problème. Et personne ne l’a jamais regardé comme la victime d’un handicap, mais comme le grand styliste qu’il est. Il y a eu d’autres icônes de la mode souffrant de handicap. Aimée Mullins, à qui il manque une jambe, est probablement la plus célèbre, elle a d’ailleurs été en contrat avec l’Oréal. Ou Chantelle Winnie, que l’on ne définit plus par sa maladie de peau et qui est courtisée par toute la planète. Toutes ces personnalités ont rayonné pour leur beauté, leur génie, leur sensibilité ou leur caractère. Certainement pas par une forme de discrimination.
J’ai l’intime conviction que tous les êtres humains veulent être considérés pour leur talent et leurs compétences, ne pas être regardés avec crainte ou charité.
C’est tout l’enjeu, il me semble, de l’inclusion. En particulier dans le monde professionnel. Il ne s’agit pas de changer, de transformer les personnes en situation de handicap. Ni, à l’inverse, de leur accorder une place ou une valeur fondée sur nos préjugés. C’est, bien au contraire, aux entreprises de se transformer, de s’adapter et de revoir à la hausse leur ensemble de valeurs. Le monde de la mode, pour ne citer que lui, est un univers économique puissant, qui pourrait s’ouvrir davantage aux personnes en situation de handicap. Brodeurs, designers, community managers, commerciaux, attachés de presse... Nombreux sont les métiers où le handicap n’est pas un problème en soi.

Il y a plusieurs leviers à activer dans cette direction. L’aménagement des espaces de travail est un point fondamental. Proposer des offres et des services plus accessibles en est un autre. Le matériel dont beaucoup de personnes handicapées ont besoin est encore hors de prix. C’est un scandale. Il faut encourager et favoriser les entreprises qui proposent des solutions innovantes et plus abordables.

Il faut aussi favoriser celles qui entreprennent des travaux de réaménagement, en baissant les taxes par exemple. Et plutôt que d’encourager la discrimination positive liée au handicap, créons un vrai système de valeurs d’excellence lié aux entreprises. Les labels « Bio » ou « Made in France » sont devenus un gage de qualité adapté à notre époque. On pourrait imaginer un label « Ouverture d’esprit des entreprises », qui offrirait tout son prestige et sa créativité à l’inclusion.
On pourrait imaginer un label « Ouverture d’esprit des entreprises », qui offrirait tout son prestige et sa créativité à l’inclusion.
La mode fait du rêve et de la beauté un vecteur du réel. Elle ne se satisfait pas de pointer, de juger, ou d’accepter aveuglément la différence. Elle se transforme elle-même pour la sublimer et la rendre universelle. Il y a là un parallèle à faire avec ce que doit être une société plus inclusive.

Un souvenir d’écolière me revient en mémoire. Lors d’une activité scolaire, j’avais dû placer un objet dans une résine transparente qui durcissait au séchage. J’avais choisi une montre cassée pour dévoiler tous ses rouages. L’objet avait une nouvelle vie et devenait une petite oeuvre d’art. Une inclusion qui n’était pas seulement intégrer… Mais mettre en valeur. Avec créativité, exigence. Et surtout sans préjugés.