Contribution de Cédric VILLANI pour l'inclusion professionnelle

Portrait de Cédric VILLANI

Mathématicien lauréat de la médaille Fields 2010 et homme politique français. Professeur à l’Université Claude Bernard Lyon 1, il a été Directeur de l’Institut Henri Poincaré de 2009 à 2017. En juin 2017 il est élu député de l’Essonne sous les couleurs de La République En Marche. Membre de la commission des lois, il pilote la réforme de l’Office parlementaire scientifique à l’Assemblée nationale.

La mathématique est une science riche pour parler d’inclusion… d’abord parce que la notion mathématique d’inclusion est un fondement de la théorie des ensembles ! Un ensemble est défini par des propriétés, cela rappelle les droits et pouvoirs des membres d’une communauté. Dire qu’un ensemble A est inclus dans B signifie que chaque élément de A est aussi un élément de B : l’inclusion d’une communauté dans la société veut bien dire que chaque membre de cette communauté jouit de tous les droits et pouvoirs que nous considérons légitimes pour la société. Ici la logique mathématique nous rappelle que l’inclusion ne peut être partielle, elle doit être intégrale. Cela me rappelle une discussion avec le directeur d’une institution consacrée au polyhandicap : il m’expliquait que c’est avec ce raisonnement que ses pensionnaires, citoyens à part entière, avaient obtenu le droit fondamental de suivre des cours de l’Éducation nationale.

Continuons l’analogie. Une propriété fondamentale de l’inclusion mathématique est la transitivité. Si A est inclus dans B, que B est inclus dans C, alors A est inclus dans C. Ce pourrait être une belle métaphore de l’inclusion. L’entreprise étant le lieu social par excellence, une personne qui a accès à l’emploi est, de fait, incluse dans la société. Mieux encore : cette personne est d’autant mieux incluse dans la société que son entreprise est bien valorisée.
En favorisant le recrutement dans des entreprises qui sont « bien vues » (haute technologie, sociétés de services appréciées etc.) on améliore d’autant la qualité de l’inclusion.
Ici la logique mathématique nous rappelle que l’inclusion ne peut être partielle, elle doit être intégrale.
Maintenant prenons le problème par un autre bout : la problématique de l’inclusion au sein des sciences mathématiques. Il ne faut pas oublier que ces sciences sont d’abord une grande aventure humaine. Géométrie, combinatoire, analyse, statistique, logique… Les spécialités sont multiples. Les mathématiciens et mathématiciennes travaillent en équipe, se rencontrent sans cesse dans des manifestations variées, doivent communiquer. Des esprits qui font partie d’un tout mais qui ne parlent pas le même langage doivent trouver un terrain d’entente. Car la recherche actuelle invite à une diversité harmonieuse, et cela n’est pas si facile. Pour se faire comprendre d’un expert d’une autre spécialité, il faut des montagnes d’efforts. Lorsque j’étais chercheur à l’ENS de Lyon et président de la Commission des spécialistes, j’ai été confronté à ce problème : notre laboratoire spécialisé en analyse et géométrie a dû accueillir des équipes de probabilités et d’algèbre pour diversifier ses compétences. Il a fallu leur faire une place, les inclure complètement dans notre laboratoire.

Cette diversité est fondamentale dans les institutions de recherche, elle l’est aussi dans une entreprise et dans la société. Inclusion, adaptation et richesse (un mot que l’on doit prendre dans des sens variés) fonctionnent ensemble en un cercle vertueux. Plus une société, au même titre qu’un laboratoire, s’adapte aux différences, plus elle est performante, et plus les personnes les plus fragiles sont incluses. Ce n’est pas seulement une idée noble, un idéal à atteindre, cela s’illustre dans bien des cas. Dans mon domaine, je peux citer bien des exemples éloquents, qu’ils soient relatifs à des handicaps physiques ou mentaux. J’ai connu à l’ENS un géomètre atteint d’un syndrome de Marfan aigu et totalement aveugle. Son métier nécessitait des interfaces en braille qui lui permettaient par exemple de lire ou de répondre à ses e-mails. Complètement autonome, il est devenu un chercheur mondialement reconnu ; il a pris la tête de la Commission de spécialistes, puis du laboratoire. En fait, des mathématiciens aveugles, j’en ai rencontré trois ; tous ont développé une extraordinaire capacité de mémorisation. J’ai eu un étudiant chinois, atteint d’un sérieux handicap moteur, qui ne pouvait communiquer que par écrit. Geek surdoué, il a finalement fait sa thèse sur l’intelligence artificielle. Et de combien de génies le monde se serait privé s’il ne s’était pas adapté aux handicaps mentaux, ou aux profils sociaux singuliers ? Des mathématiciens comme Richard Borcherds, Grigori Perelman, ou encore Gerd Faltings, pour ne citer que trois lauréats de la médaille Fields, ont, chacun dans son style, une façon de communiquer qui effraierait tout un chacun… et pourtant tous ont su gagner, par leur talent unique, l’admiration de leurs pairs. Toutes ces personnalités redonnent une acception magnifique et plus juste à l’expression « hors-norme ».

Leur exemple rappelle une vérité universelle : il ne faut pas s’arrêter aux apparences ni aux premières impressions. Il nous invite à dépasser nos inclinaisons à la gêne, à la charité ou au rejet pour changer notre regard sur l’autre. Les mentalités et les représentations évoluent. C’est un véritable enjeu qu’il faut soutenir. Par l’éducation bien sûr, où la mixité doit devenir la règle d’or. Mais aussi et surtout par la culture. Elle compose un levier majeur pour faire bouger les lignes. Il est déterminant que les personnes handicapées et les personnes valides partagent ensemble des émotions. Elles sont la source d’un premier pas vers la différence et l’acceptation. J’ai moi-même travaillé sur ce sujet dans un cadre bénévole, dans le rôle de président de l’association « Musaïques » fondée par le compositeur Patrice Moullet. Nous fournissons de la musique à des jeunes en situation de handicap — non pas en tant que simples spectateurs ou consommateurs — mais en vrais créateurs et improvisateurs. Ils peuvent travailler avec nos instruments, qui s’adaptent à toutes sortes de contraintes physiques ou psychiques. Puis nous organisons des concerts devant un public ; c’est la plus belle manière de communiquer des émotions, qui sont toujours le moteur des grands changements.
La culture compose un levier majeur pour faire bouger les lignes. Il est déterminant que les personnes handicapées et les personnes valides partagent ensemble des émotions.
Des initiatives comme celle de Patrice Moullet sont difficiles et fragiles. La réglementation est parfois, paradoxalement, un frein : en imposant une norme très exigeante, elle rend l’expérimentation difficile. Nous nous sommes vus contraints d’annuler un concert pour un escalier qui n’était pas aux normes ! Mais une norme peutelle ne pas être uniforme ? Les règles peuvent-elles accepter de la souplesse, en particulier dans un cadre expérimental ? Parfois on aimerait repenser ce qui est vrai, bon, ou juste, avec un autre regard, plus modulable, plus souple.